Au vert, dans l’état Shan.

 

Après les écrasantes chaleurs des capitales, nous partîmes à la recherche de fraicheur… A quelques kilomètres de Mandalay l’état Shan, le plus grand du pays, offrait la possibilité de se rafraichir en explorant campagnes et montagnes encore préservées du tourisme de masse.

 

Tout naturellement nous suivîmes la trace des colons anglais qui, à quelques 60 km de Mandalay, avaient fait de Pyin Oo Lwyn (la prononciation du nom de cette ville reste un défi…) leur « station climatique ».
Si les maisons coloniales n’étaient pas à la hauteur de nos attentes, une ambiance de week-end entre bonnes gens dans les jardins d’un cottage se dégage bien, ça et là, au milieu d’une campagne verte qui pourrait passer pour anglaise…
Mais depuis, la ville est devenue le fief de la fameuse Tatmadaw, l’armée birmane, qui forme ici ses élites dans des écoles dont les façades n’ont sans doute rien à envier aux administrations de Pyongyang…
Un bref arrêt dans cette ville, dont le marché vivant, coloré et quelques rencontres, nous marquerons bien plus que les demeures anglaises.

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La ville compte de très nombreux birmans d’origines népalaise, indienne ou bengali, dont les ancêtres, enrôlés dans l’armée anglaise ou mains d’œuvres pour la construction des chemins de fer s’établirent définitivement au Myanmar.
Cameron est l’un d’eux, la quarantaine, commerçant, musulman, d’origine bengali, né birman, il porte le longyi, mâche du bétel, parle birman, et un anglais tout à fait académique, mais a bien l’air « d’ailleurs ». Nous discutons sur un bout de trottoir et c’est lui qui nous en dira un peu plus sur la situation politique du pays. Il a ses idées, que nous le laissons exposer, sans nous risquer à des questions trop poussées mais curieux tout de même (on a souvent lu de ne pas trop « mettre les birmans en danger » en posant des questions trop « risquée »)… Sans verser dans la paranoïa, il baisse de temps en temps la voix et avant certains propos, regarde autour de nous qui se trouve alentour. Mais la parole est finalement assez libre et sans concession à l’égard du pouvoir en place. Aucune révélation fracassante, il est conscient de ce qui se produit dans le pays, se réjouit des récentes ouvertures sans se leurrer sur un avenir idyllique à court terme et, en tant que musulman, a probablement un handicap supplémentaire à l’esprit…
Le lendemain sur le chemin d’une cascade un jeune, militaire, bien qu’insatisfait de sa paye (200$ US/mois, 2 à 4 fois plus que le salaire moyen), semble plus gêné quand nous parlons de politique et des élections l’année prochaine. Il nous dit sans hésitation qu’il votera pour le général en place…

 

Pyin Oo lwyn était aussi un arrêt-excuse pour changer de moyen de locomotion. Car si nous adhérons au train nous avons finalement peu eu l’occasion de le prendre. Le trajet entre la ville et Kalaw était immanquable, malgré les 6h qu’il nous prit pour parcourir ces 110 km. La vie de la classe éco, depuis ses sièges en bois, est déjà une scène que nous apprécions. Le lent défilé des paysages de montagne, des petites gares et l’incroyable balancement des wagons rend le voyage d’autant plus agréable. Et le clou du spectacle arrive enfin lorsque nous traversons le très attendu viaduc de Gogteik, vieux de plus d’un siècle, qui domine une vallée de quelques 300 mètres de profondeur. La vibrante et vieille locomotive nous amusait jusque-là, mais à l’approche de la gorge elle ralenti à l’extrême, passant sur le viaduc à moins de 5 km/heure et les craquements qu’ils émettent en cœur n’ont rien de rassurant ! La vue spectaculaire nous fera oublier ce détail, cela valait le déplacement !

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A Kyaukme (prononcer Tchaômé…), petite ville à l’air plus « provincial » et propret, nous serons les seuls touristes à la ronde, nous n’étions déjà pas nombreux à Pyin Oo Lwyn. On vient ici pour les treks, bien que la plupart des marcheurs s’arrêtent à la station suivante : Hsipaw. Mais pas besoin de chercher un guide à travers la ville, c’est lui qui nous trouve !
Harry, cheveux rouge, look de jeun’s, 17 ans… Pas vraiment l’image du guide idéal, et pourtant il est accompagné par un autre dont le nom circule sur les forums… Pourquoi pas alors ? Malgré notre insistance, il ne semble pas possible de réaliser plus de 2 jours de marche dans la région, et nous partons donc dès le lendemain matin, un peu sur la réserve, en commençant par 3h de scooter et une crevaison…
Mais une fois à destination, nous découvrons un petit village typique à l’heure de la sortie des écoles, un premier repas enthousiasmant et un guide loquace et drôle qui ne ménage pas ses efforts. Etudiant en 2ème année de fac, prof d’anglais et guide durant les vacances scolaires, Harry est aussi ravi de pratiquer son anglais que d’échanger et de partager des expériences avec des touristes, ce qui en fait tout naturellement un bon guide malgré son jeune âge. Grâce à lui nous apprendrons aussi beaucoup du Myanmar moderne, celui qu’il incarne, influencé par une culture pop coréenne qui nous échappe complètement, une jeunesse accrochée à son smartphone, qui écoute les même tubes que la nôtre mais qui a découvert le Coca Cola il y a deux ans seulement et qui continue à respecter certaines traditions ancestrales.

DSC_3701 [1024x768]Plus qu’un trek nous marcherons durant deux jours à ses côtés, traversant villages Pa-O, Palaung ou Shan, différentes ethnies que nous reconnaitrons à leurs habits traditionnels. Tout est vert en cette fin de saison des pluies, et de plantations de thé en champs de légumes nous croisons des paysans curieux, à qui il a fallu expliquer que les blancs ne venaient pas prendre leur terre, il s’agissait juste de touristes, désireux de marcher, respirer l’air pur des montagnes et profiter de leur superbe région… Un peu incongru pour eux, nous dit Harry, nous prenons des vacances pour faire ce qui les fatiguent tous les jours… Et d’ailleurs ce sont eux qui nous tendent la faux pour nous laisser débroussailler leurs champs, sans doute un peu amusés par notre maladresse mais profitant aussi d’un petit moment de répit.

Nous dormirons dans la maison d’une famille de cueilleurs de thé, simplement, à même le sol, sous deux couvertures, mais comme dans un cocon ! Les grandes maisons de bois et de bambous, sur pilotis, sont parfaitement tenues, jusqu’à la cour de terre battue, balayée, ou rien ne traine. On délimite son carré avec des haies naturelles ou des bambous mais rien n’est vraiment fermé. Ne manquent que des sanitaires… Il faut savoir que certains de ces villages n’ont l’électricité que depuis quelques années, alors des salles de bains… Les toilettes ? Une cabane au fond du jardin et la douche consiste en un énorme bidon rempli d’une eau dont nous n’identifierons pas la provenance, quand on ne va pas directement au cours d’eau le plus proche. Bien souvent on se lave à la vue de tous, le corps ou la taille enroulés dans un longyi.
Les villages que nous aurons vus pendant ces deux jours sont de loin les plus beaux que nous ayons pu visiter en Asie. Après avoir diné de leur côté, la famille nous sert sur une table haute, exclusivement destinée aux touristes : ici on cuisine au sol (de terre), parfois dans un mini foyer de terre cuite et on mange accroupis. Nous avons bien rarement pu partager des repas avec les familles qui nous hébergeaient dans nos différents treks. Outre le fossé culturel qui nous sépare, la langue, et ce malgré la présence d’un guide, les familles n’accordent pas tant d’importance à ce que nous tenons pour convivial et collectif. L’échange passe par les seuls mots qu’ils connaissent en anglais, les seuls que nous connaissions en birmans : « Bonjour, Merci », mais aussi par les gestes, les sourires, sincères et joyeux. Nous n’oublierons pas ceux de la grand-mère et de son petit-fils à la vue des ballons que nous leur laissons, ceux de la mère et du père aussi, reconnaissants, à qui nous donnons cahiers et stylos pour les enfants scolarisés.
L’école est proche et passer devant impose un arrêt : de bien loin déjà on ne peut rater les chants et les cris des enfants. Dans un immense bâtiment 4 ou 5 classes se partagent l’espace, chacune tenue par sa maitresse qui écrit au tableau pendant que les élèves répètent, en criant, leur leçon. Ça piaille, très fort, mais c’est ce qu’on leur demande et ça nous laisse pantois quand l’on pense au silence exigé dans nos salles de classes. Ils quitteront l’école à 12 ans (quand elle n’est plus obligatoire et quand ils savent compter et lire suffisamment), pour aller aux champs, vendre au marché, plutôt que de rejoindre le monastère quand on ne peut pas même les nourrir… La montagne est généreuse, la viande a beau être rare (trop chère), ici personne ne meurt de faim, les légumes et le riz sont partout.

 

DSC_4086 [1024x768]Et en redescendant justement, nous passons entre les rizières dans la vallée. A l’heure où l’on rentre des champs et ou la lumière écrase les ombres, le passage d’une rivière va en cinq minutes nous bouleverser, littéralement…
Tout autour de nous les rizières déploient leur vert acide et excessif, les charrettes et les paysans traversent la rivière, certains à guet, d’autres sur le petit pont rustique recouvert d’un tissage de bambou, les buffles d’eau s’effondrent dans l’eau et se délectent des profondeurs et là, juste en bas, les femmes se lavent… Le premier matin du monde, la naissance d’un univers, une émotion originelle et intense… Les mots ne décriront jamais ce que nous avons eu le sentiment de vivre en cet instant, la chance d’être spectateur de l’authentique dans toute sa splendeur, la vérité d’un moment d’une intimité et d’une crudité dans laquelle nous ne nous sommes pourtant pas sentis indiscrets.
Et quelle joie de réaliser que même après une année de voyage notre capacité à l’émerveillement est intacte…
Notre trouble va durer, nous rendre un peu hagard et hébétés et cette image restera à jamais celle de notre voyage, s’il ne devait en rester qu’une.

 

Après cette expérience intense nous n’abordions pas franchement la région de Kalaw, plus au Sud, avec de grandes attentes.
Bien que les treks y soient appréciés là aussi, les groupes de voyageurs et la pluie qui nous accueille dès notre arrivée ne nous mettent pas dans les meilleures conditions. Tout le monde est ici pour effectuer le même trek, celui qui rejoint en 3 jours le village au Lac Inle. C’est donc précisément ce que nous tachons d’éviter ! Nous choisissons un tour autour de la ville en 3 jours, insistant sur l’importance de sortir des sentiers battus et d’éviter les arrêts habituels.
Si nous ne pouvons échapper à « l’autoroute » le 1er jour, sur un chemin boueux ou la pluie nous surprend encore, l’arrivée à la première étape est une bonne surprise : un petit village caché dans les bambous, au milieu d’une terre rouge et humide. En l’explorant nous découvrons le monastère ou le moine (il n’y en aurait qu’un) nous invite à entrer et nous offre le thé… Peu de mots échangés, nous sommes alors sans guide et le moine ne parle pas anglais… Mais dans la pénombre de ce lieu saint de bois sombre, si calme, et servi par un hôte si prestigieux, notre thé avait un gout de nirvana…
Nous attend à notre retour un repas pantagruélique et délicieux, mais que nous ne partagerons pas… Pire que d’autres, sur ce trek nous ne pourrons même pas manger avec le guide, qui a un sens exagéré du service et reste convaincu que chacun doit garder sa place, nous sommes clients (répètera-t-il souvent) et il est là pour notre bien-être… Il en fera vraiment trop… Malgré ses conseils nous refuserons de changer de parcours pour aller vers un autre village qui, à son sens, serait plus confortable et adapté aux « clients »… Sans regret !

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Notre dernière nuit se fera dans un superbe village oublié par cette agence depuis 4 ans ! Au creux d’une vallée, entouré de champs et rizières on y retrouvera de nombreux buffles d’eau qui nous intriguent tant. Ils sont partout ici, et très choyés. Et cette fois c’est le moine qui viendra à nous, en visite dans la maison que nous occupons. Un spécimen bien étonnant ! Excité (alors que le bouddhisme appelle au plus grand calme et au contrôle de soi), il fume, quémande un massage à nos hôtes, de l’argent en montrant ses chaussettes trouées et nous passe un dvd des chants traditionnels Shan, puis d’une starlette qui se dandine en mini-jupe… Notre guide trouvera un moyen, le lendemain, d’éviter la visite de son monastère mais nous nous arrêterons au suivant ou une partie de foot s’improvise avec les novices et les fidèles qui préparent la grande cérémonie de la pleine lune.

 

Cette cérémonie nous la vivrons de retour à Kalaw, sous une pluie continue.
Des dizaines de chars, décorés et chargés d’argent ou de présents (serviettes, oreillers, casseroles, ombrelles, …etc.) récoltés dans leur groupe ou village, traversent la ville en une lente et bruyante procession jusqu’au monastère auquel ils remettent les produits de leur quête.
C’est une fête annuelle des plus importantes, et l’occasion de danser, lancer pétards et feux d’artifices, et boire un peu trop ! Sur leur colline (les monastères sont toujours sur les points les plus hauts), les moines observent cela sans ciller…

 

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