La Birmanie des capitales

 

En débarquant à Yangon (anciennement Rangoon), nous pensions arriver dans la capitale du Myanmar (anciennement Birmanie)… Mais tout change ici, vite, et souvent semble-t-il, à l’image des nombreuses capitales qu’a connues le pays…

 

Yangon a beau avoir toujours des airs de capitale, elle ne l’est plus depuis l’année 2005, lorsqu’un certain général, chef du pouvoir militaire en place décida, une nuit, de transférer toutes les administrations à Naypidaw… Soudainement des milliers d’institutions, de fonctionnaires et leurs familles déménagèrent donc à quelques 300 km de Yangon…
L’information ne fut donnée aux birmans que quelques mois plus tard et Napidaw, ville construire de toute pièce sur une ancienne forêt de teck, ne serait donc qu’une cité-bureau, showroom grandiose au faste sans doute un peu ridicule et inutile…

Yangon reste sans doute un peu la même quant à elle, défraichie, multiple et complexe (à l’image du pays ?). Si elle a perdu de sa superbe coloniale on en décèle encore çà et là quelques traces : des bâtiments à l’abandon, rongés par le salpêtre, aux façades peu à peu envahies par la végétation, comme un air de ville fantôme pourtant grouillante.
Car elle n’échappe pas au standard des villes-fourmilières asiatiques, ou la vie s’invente, se réinvente et se répand sur le moindre coin de trottoir ou de rue, la place étant toujours suffisante pour installer un stand de nouilles, un panier de légumes ou un tabouret ou boire le thé.
D’emblée ce qui nous marque c’est sa diversité. Les lieux communs ont la vie dure, même chez les voyageurs au long cours… En entrant dans un pays si longtemps fermé et renfermé, je pensais, bêtement, me trouver face à une population de birmano-birman « pure race »… Pas faute pourtant d’avoir entendu parler des évènements violents perpétrés envers les musulmans (notamment)…
Yangon est donc plurielle et variée, et si les indiens sont reconnaissables, on ne saurait les distinguer des bengalis et des népalais. Nous logeons dans Chinatown, mais comme nous l’avons déjà vu dans d’autres pays, on trouve aisément dans une même rue un temple hindou, une mosquée, une pagode et même, une église anglicane de brique rouge. Yangon, mais aussi la Birmanie comme nous le verrons plus tard, est un héritage de ces flux, qui furent certes accentués par la colonisation anglaise depuis les Indes, mais aussi d’invasions et d’immigrations plus anciennes encore.

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La tradition bouddhiste prévaut cependant et ce n’est pas pour rien que le pays fut surnommé « Golden Land » (pays doré)». Les nombreuses pagodes disséminées dans l’ancienne capitale croulent sous cet or clinquant, et comme si cela ne suffisait pas, on y rajoute fleurs (vraies ou fausses), néons et décorations des plus kitsch; jusqu’aux auréoles électriques clignotant derrière un toujours placide et stoïque bouddha.
La pagode la plus vénérée du pays se trouve au nord de la ville : la Paya Shwedagon, immense, majestueuse, entourée de centaines de statues, stupas et d’autres pagodes, elle est envahie de fidèles en prières et en offrandes. Ici on vit aussi dans les lieux de culte, s’asseyant au sol, dans les temples, discutant, laissant jouer les enfants. Nous y passerons une fin d’après-midi (pour la lumière rasante sur le dôme doré…) et vivrons les illuminations de la nuit en compagnie d’un jeune moine et de ses amis, curieux et heureux de pratiquer leur anglais. Premiers contacts avec la population, découverte basique des préceptes bouddhiques… On n’osera pas encore aller plus loin en abordant certaines questions peut-être toujours un peu tabous et nous laisserons la conversation tranquillement aller là où la mène nos hôtes…

Difficile à appréhender cette Yangon et sans grand charme assurément… Pour en savoir un peu plus rien ne vaut les faubourgs…

A l’Est, ce sont les quartiers chics, autour du parc et de son lac, fin d’après-midi, balade en famille et jeunes filles gothiques, cheveux teints, smartphones en main, en attente du groupe de rock qui va jouer là dans quelques minutes… Peut-être ouvert depuis peu, le pays rattrape son prétendu « retard » et les aspirations sont les mêmes ici et ailleurs : ressembler à sa star préférée, s’envoyer des sms toute la journée, suivre la dernière série un peu « soap » et avoir des centaines d’amis sur facebook…
Pourtant le centre parait plus traditionnel, on y porte encore le Longyi sorte de grand cylindre de tissu dans lequel s’enroulent (sous la taille) hommes et femmes. Seul le système d’attache varie, une jupe portefeuille pour ces dames, un peu plus de liberté de mouvement pour les hommes… Mais pour nos yeux d’occidentaux, cela reste assez proche de la jupe longue et soudain l’on se dit que genre importe peu…

L’autre visage de Yangon, nous l’apercevrons à travers les larges fenêtres de la circular line, la ligne de train qui fait, en 3h, le tour de la ville et de ses « banlieues ». L’embrouillamini de rues bétonnées du centre se disperse peu à peu, laissant place aux bidonvilles, maisons de bois bancales, de bambous parfois, qui accueillent des familles entières dans un dénuement total et un environnement d’une saleté qui, malheureusement, ne nous surprend plus. De gare en gare, on monte, on descend, on vend légumes ou fritures, on fait son marché, à même le quai…

DSC_2381 [1024x768]Et nous avançons avec ce train, en observateurs discrets, souriants, ou passent des tranches de vies, nous l’ôtant parfois ce sourire ; comme cet enfant, 7 ans tout au plus, qui mène sa grand-mère aveugle mendier au marché… Il porte le poids de leurs vies dans son regard et dans ces gestes mais s’autorise un sourire en nous regardant… Quand ils partent, je crois comprendre dans les attitudes et les dons que lui font nos voisines qu’il n’a pas mangé aujourd’hui…
Interprétation dû à son allure, sa maigreur, ses frusques sales et mitées, sa mine sombre ? Peut-être que cela n’avait rien à voir, peut-être que j’ai bien compris, mais trop tard…
J’en pleure de honte en me cachant sous mes lunettes de soleil Gucci : nous avons mangé nos repas tout près de lui… Nous aurions pu, nous aurions dû, tout lui donner, et plus encore, pour nous c’était à peine 2€, et quand bien même ç’aurait été plus… Heureusement (si l’on peut dire), pendant que nous mangions, il dormait…

 

Plus au Nord, à Mandalay l’extrême pauvreté s’affiche aussi sur les rives de l’Irrawaddy, le fleuve nourricier qui lézarde le pays, du Nord au Sud. C’est une véritable ville flottante et ses ramifications que l’on y trouve, posées sur des tas d’ordures…
Et pourtant, il est beau ce fleuve, et elle est belle cette vie qui résiste, entourée d’ordures, autant que de merveilles des temps passés.

Mandalay fut capitale de 1860 à 1885. Il en reste certains des plus beaux sites du pays, temples, pagodes et un palais dont les murs et les immenses douves ont de quoi impressionner. Aujourd’hui gérés par un « gouvernement » que nous condamnons, nous choisissons de ne pas acheter le pass qui nous donnerait accès à ces sites, nous contentant de faire le tour du palais à vélo et de grimper les 1.700 marches de la colline de Mandalay, traversant ses débauches d’or et de stupas ou statues clinquantes.

La ville n’a pas plus de charme que Yangon mais ses rues sont tout de même moins étouffantes et agitées. Si ce n’est peut-être le quartier indien, qui célèbre alors Diwali, fête hindou qui nous permettra de nous régaler de chapatis et autres repas de rue dans une ambiance de fête foraine. Et c’en est bien une fête foraine, avec en attraction phare une petite roue, lancée par la force de quatre ou cinq jeunes hommes… Impressionnant !

Pour trouver des traces de l’héritage colonial de Mandalay, entre un monastère et une pagode exagérément voyants, il faut se faufiler dans les ruelles autour de la 90ème rue. De la voie principale on les devine à peine, et pourtant, d’incroyables et parfois immenses maisons coloniales abritent désormais des résidences monastiques, habitées par les moines. Au petit matin comme en plein milieu de journée, nous sommes les seuls touristes à passer à vélo, ébahis par la splendeur cachée et l’atmosphère qui se dégage de ces demeures hors du temps.
Non loin de là justement, un monastère discret, tout de teck, tranche des ors, pierreries et miroirs que nous voyions partout. Bien caché aussi, abrité sous de grands arbres, il invite tout à fait à la méditation et correspond plus à l’idée que nous nous ferions d’une vie d’ascète.

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Comme si chaque souverain avait voulu graver son nom dans l’histoire, quatre autres anciennes capitales entourent Mandalay.
A Mingung, de l’autre côté du fleuve, c’est le socle d’une pagode qui interpelle. Les travaux titanesques engagés par le roi Bodawpaya devaient faire de cette pagode la plus grande au monde. La difficulté de les mener à bien (pas assez de main d’œuvre, de matériel…etc.) déclencha des guerres (car il fallait bien réduire certains peuples en esclavage…) et les travaux furent stoppés à la mort du roi. Reste aujourd’hui un socle monumental, de quelques 70 mètres de hauteur, depuis lequel la vue valait bien le détour et qui laisse imaginer ce qu’aurait pu être cette construction pharaonique.
Sagaing, sur la même rive, à un gros jet de pierre de Mandalay, se voit de loin et se caractérise par ses innombrables pagodes dorés… On commençait alors, déjà, à trouver les ors presque ennuyeux et redondants… Pourtant, depuis les trois principales collines qui encadrent la ville, on appréciera les différentes vues sur ses pics brillants, cherchant ou ils s’arrêtent…
Sur la route, chanceux, nous tombons sur une procession étonnante et colorée. En tête des jeunes filles endimanchées, suivies par des chars à bœufs décorés et montés par des fillettes déguisées et maquillées. Ce sont les filles que l’on s’apprête à « donner » au monastère ; avant qu’on ne les rase et qu’on ne leur apprenne à vivre dans le dénuement que prône le bouddha, elles font le tour des villages et récoltent de l’argent.

DSC_2774 [1024x768]Assez peu développé par les guides, l’ancienne capitale d’Inwa sera la surprise, la très agréable surprise, de cette partie du voyage. Les tours organisés partent de Mandalay en bateau pour atteindre la jetée d’Inwa et monter dans de charmantes calèches qui les guident à travers champs et routes cabossées. En choisissant d’accéder à ce même site par la route sur notre scooter de location nous découvrons une partie peu connue et visitée du village, et dont la découverte va pourtant nous couper le souffle. Ni ors à outrance, ni mosaïques de miroirs, ni aucun kitsch, ici, les vestiges, plus ou moins bien conservés, s’étirent sur des kilomètres, en plein champs et à chaque détour. On les découvre et les devine en avançant, sous des herbes hautes, derrière un bosquet, au bout d’un pont ; de pierres, de briques, de bois, monastères habités ou à l’abandon, statues exposées, palais effondré envahi par la végétation… Les distances d’un site à l’autre ne peuvent donner qu’une vague idée de la surface que couvrait le royaume et de la richesse et la finesse qu’il devait dévoiler. Ce qui n’aurait dû n’être qu’une petite visite d’une demi-journée se transforme alors en une longue journée découverte.

Et pour profiter d’un coucher de soleil digne de ce nom, le site d’Amarapura (encore une ancienne capitale à quelques km), était tout indiqué, en particulier son fameux pont U Bein sur le lac Taungthaman. Nous n’étions malheureusement pas les seuls à avoir eu l’idée…
Incontournable des circuits touristiques, le pont en teck le plus long du monde, frêle et haut perché au-dessus du lac, mérite sa réputation. La superbe lumière se prête à la photo bien sûr, en particulier lorsque les moines passent par-là, et favorise sans doute un peu aussi une humeur un peu romantico-nostalgico-neuneu… Mais les centaines de touristes qui marchent, comme nous, sur le pont, empêchent la rêverie de se prolonger et de se perdre dans les variations de la lumière rasante.
Persuadés que les autres touristes sont fainéants, nous nous convainquons d’une idée lumineuse : revenir le lendemain pour le soleil levant…
Oubliant qu’en Birmanie l’heure a changé, nous arrivons une heure trop tôt, et trainons là de la pénombre au grand soleil, juste le temps suffisant pour confirmer que oui, la lumière est en effet meilleure le soir, mais, nous sommes seuls et le pont nous appartient !

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3 commentaires à propos de “La Birmanie des capitales

  1. Super article plein d’infos et d’émotion. Le pays paraît intéressant. Je file voir la galerie de photos !
    Bisous
    (bientôôôôôôôôôt vous reviendez ! Ouééééééééééééééééé !!)

    • Cam Cam

      Ouuuuuuuaaaaaaaaaaiiiiiiiiiiissssssssss !

      Mais en attendant qu’est ce qu’on se régale en Birmanie…

  2. Laplazemam

    Grand dépaysement et balade culturelle dès le matin avant d’aller travailler: un grand bonheur à lire cet article.

    A bientôt.

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